Sophie Thibert-Belaman : « Il faut anticiper la transmission, ne pas la subir »

6 200 milliards d’euros pourraient changer de main d’ici 2040. Derrière ce chiffre, une réalité beaucoup plus concrète : des familles qui doivent organiser le passage de relais entre les générations. Dans ce nouveau numéro de La Preuve par Tous, Sophie Thibert-Belaman, présidente de la Chambre des notaires de Paris, nous aide à dépasser les idées reçues et à mieux comprendre pourquoi la transmission doit s’anticiper.

Une interview réalisée dans le cadre de notre rendez-vous La Preuve par Tous. À retrouver sur Linkedin.


Dix ans plus tard, on constate que l’éducation financière et patrimoniale des Français reste insuffisante. Les outils existent pour faire des donations transgénérationnelles, mais ils restent encore trop peu connus. Il est urgent de veiller à une plus grande sensibilisation, de développer un véritable réflexe d’anticipation et d’inciter chacun à prendre conseil.

Sophie Thibert-Belaman, présidente de la Chambre des Notaires de Paris


« Depuis quelques mois, on entend parler de la « grande transmission » partout dans les médias, au sein de la classe politique… Pourquoi ce sujet passionne-t-il autant ?

Il faut comprendre que notre société va connaitre de forts bouleversements avec la disparition progressive ces prochaines années de la génération des « baby-boomers », ces Français nés après la Seconde Guerre mondiale.

Mais il s’agit également d’un sujet très conjoncturel lié à la perspective de recettes fiscales complémentaires en raison des mutations envisagées à tous les niveaux. À la veille du projet de loi de finances et de l’élection présidentielle, on est en quête d’argent compte tenu de l’état des finances publiques. On perçoit dans cette « grande transmission » une manne fiscale qui tombe à point nommé. C’est ce qui explique ce coup de projecteur, car objectivement, ce n’est pas une préoccupation première des Français. Au contraire, ils n’anticipent pas suffisamment ces questions.

A combien évalue-t-on le patrimoine qui sera transmis d’ici à 2040 ?

Le chiffre de 9 000 milliards d’euros a été évoqué, mais il ne fait pas l’unanimité chez les économistes. De notre côté, le Conseil supérieur du notariat considère qu’on est autour de 6 100-6 200 milliards d’euros.

Cela montre la difficulté qu’il y a à quantifier avec certitude le montant qui sera transmis. Il y a de nombreuses variables à prendre en compte, à la fois sur le nombre de décès et l’ampleur de la transmission elle-même.

D’abord parce qu’une fraction du patrimoine des baby-boomers sera transmise de leur vivant, avant même qu’il y ait règlement de succession, ensuite parce qu’on ne peut pas écarter un risque de délocalisation de certains patrimoines. Enfin, avec l’allongement de la vie, il y aura certainement des patrimoines qui auront diminué pour financer le quatrième âge.

Cette vague d’héritages ne sera donc peut-être pas la manne fiscale espérée…

Il y aura des recettes fiscales complémentaires, mais cette rentrée d’argent ne sera pas susceptible, à elle seule, de permettre une restructuration du paysage économique français. En 2024, les droits de succession représentaient environ 17 milliards d’euros.

Même si ce montant va augmenter, rapporté au montant des dépenses publiques, on est loin du compte. À titre de comparaison, le montant consacré à la protection sociale vieillesse est de 427 milliards d’euros, et celui de la protection sociale maladie de 339 milliards d’euros.

Envisager la transmission uniquement sous l’angle fiscal n’est pas le bon prisme, d’autant que 85 % des successions ne génèrent aucun impôt en raison du montant transmis qui est en deçà du seuil d’imposition.

Cette « grande transmission » est d’abord un sujet intime et familial…

Au cœur des familles, cela comporte surtout une dimension humaine et affective. Le véritable sujet est de s’organiser, pour qu’en présence de trois générations, chacun puisse vivre décemment. L’enjeu est de raviver véritablement la solidarité et la flamme intergénérationnelle, c’est-à-dire d’aider les plus jeunes à prendre leur envol, tout en permettant aux plus âgés de préserver leur propre autonomie financière.

Les patrimoines transmis aujourd’hui sont-ils différents de ceux que l’on transmettait auparavant ?

Dans notre Livre blanc « Horizon 2040 », nous montrons que les patrimoines se transforment : nous sommes de plus en plus confrontés à des patrimoines complexes, et notamment l’émergence des cryptoactifs et la plus grande présence d’actifs immobiliers situés à l’étranger. 30 % des dossiers que nous traitons aujourd’hui ont une dimension internationale.

Pour 79 % des Français, la fiscalité du patrimoine "n’est pas lisible, pas facile à comprendre"*$. Comment, dans ces conditions, les aider à mieux anticiper cette grande vague d’héritages ?

  • Selon une étude Elabe pour les Echos : https://elabe.fr/fiscalite-patrimoine/, décembre 2025. 

Il existe de nombreux outils juridiques permettant de gérer et de transmettre son patrimoine, mais ils restent encore trop peu connus. Il est urgent de veiller à une plus grande sensibilisation, de développer un véritable réflexe d’anticipation et d’inciter chacun à prendre conseil.

Justement, que peuvent faire les banques pour conseiller au mieux les familles ?

Le défi, pour les acteurs bancaires notamment, c’est de parvenir à donner l’information sans qu’il y ait de coloration marchande, sans placement de produit. Il faut viser des actions communes pour parler du contrat d’assurance-vie, de placement, de produit d’épargne… sans y adosser d’étiquette commerciale. Il existe déjà des initiatives locales et ponctuelles, mais il faut désormais porter un message collectif, à l’échelon interprofessionnel et national, pour toucher plus largement les Français.

A lire également