« Il faut complètement changer de mode de décision économique : passer des critères de l’efficience et de l’optimisation, aux critères de la résilience, de la robustesse et de la redondance. »
Benoît Leguet, directeur général de l'Institut de l'économie pour le climat (I4CE)
« L’été 2026 l’a encore montré : l'adaptation climatique*$ est devenue un sujet économique majeur…
Par adaptation climatique, il est entendu une démarche d’ajustement progressif aux climats actuels et futurs, qui vise à améliorer la capacité de l’activité humaine à en absorber les effets néfastes et à en exploiter les effets favorables.
On l’a vu avec les dépenses liées aux feux de forêt, le manque à gagner dans le tourisme, les conséquences pour le secteur agricole… À ces coûts directs risquent de s’ajouter des coûts indirects, sur la quantité et la qualité de notre alimentation par exemple, ou encore les phénomènes de retrait-gonflement des argiles qui peuvent endommager les habitations.
Ce qui est devenu clair aujourd’hui, c’est que l’adaptation n’est pas un “délire d’écolo”, c’est une question de continuité de l’activité économique, de sécurité et de protection des populations.
Que doit-on financer concrètement ?
Les investissements nécessaires pour la transition vers le Net Zero ont été chiffrés par le rapport Pisani-Ferry et Mahfouz paru en mai 2023 à 100 milliards d’euros par an d’ici à 2030.
À l'I4CE, nous avons fait des chiffrages concernant l’adaptation en elle-même. Nous sommes concentrés sur trois secteurs : les infrastructures de transport, le bâtiment et la production végétale dans l’agriculture.
Pour adapter raisonnablement ces trois secteurs, on estime qu’il faudrait investir 10 milliards d'euros par an. À condition, toutefois, que les 100 milliards de dépenses d'atténuation aient été engagés. Et à condition aussi de se poser les bonnes questions et de programmer les choses au bon moment.
« Programmer au bon moment », cela implique quoi ?
Prenons l’exemple de la rénovation thermique des écoles : si on améliore le confort d’été de toutes les écoles en même temps, on est bel et bien face à un mur d’investissement. Mais si, à chaque rénovation qui a lieu dans la prochaine décennie, on prévoit simultanément les travaux nécessaires au confort d’été et au confort d’hiver, le surcoût demeure limité, car les interventions sont intégrées à un chantier déjà programmé.
Par ailleurs, beaucoup de choses ne relèvent pas de l’investissement mais de l’intelligence organisationnelle : décaler les horaires avec des agents municipaux qui viennent plus tôt par exemple. Le but du jeu est de marier les investissements et cette adaptation “soft”.
Tout dépend de ce que l’on veut préserver et de ce à quoi on est prêt à renoncer. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut faire autrement. La mauvaise nouvelle c’est qu’on ne pourra pas s’adapter à tout.
Justement, quelles infrastructures faut-il adapter en priorité ?
Ce n’est pas ainsi qu’il faut poser le débat : car les écoles sont importantes, tout autant que les hôpitaux, les routes… Il ne s’agit pas raisonner par secteur, mais de regarder les vulnérabilités et le niveau de criticité des infrastructures au sein d’un territoire : les réseaux d’eau, de transport, d’énergie, de télécoms…
Concrètement, la valeur d’une route n’est pas la même si c’est la seule route pour rejoindre un hôpital, ou s’il y a un itinéraire alternatif. C’est pour cela que l’État et les collectivités ont un rôle essentiel à jouer. De même que les entreprises de réseau qui ont un maillage territorial très fin : Enedis, Veolia, La Poste...
Vous dites que l’adaptation doit “embarquer le climat futur”. Qu’est-ce que cela signifie ?
Au niveau du territoire, la réglementation environnementale se base souvent sur des référentiels passés, comme la RE2020 pour les constructions neuves, qui fait référence à la canicule… de 2003. Or, dans un climat qui change, il faut être dans un référentiel futur !
C’est ce que permet aujourd’hui la Trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique (TRACC), qui est inscrite dans la réglementation depuis janvier 2026. Celle-ci se fonde sur une trajectoire de réchauffement de référence de 2°C en 2030, 2.7°C en 2050 et 4°C en 2100.
Il faut complètement changer de mode de décision économique : passer des critères de l’efficience et de l’optimisation, aux critères de la résilience, de la robustesse et de la redondance. La TRACC devrait être intégrée dans tous les secteurs, y compris la réglementation bancaire.
En parlant des banques, quel doit-être leur rôle dans l’adaptation ?
Pour accompagner cette transition, les banques ont un avantage phénoménal par rapport aux autres acteurs financiers : elles sont plus proches de leurs clients.
Développer des produits verts ne suffit pas, il s’agit de changer la structure de l’économie. Les banques doivent donc intégrer l’adaptation à l’ensemble du métier bancaire. Il s’agit d’allouer du capital sur les bons investissements qui sont décidés dans l’économie réelle. Cela se passe sur le terrain, en posant les bonnes questions et en aidant les clients à faire les bons choix pour la pérennité de leur modèle économique.
Avec cet été 2026, on a eu la “chance” d’avoir une expérience grandeur nature, d’observer ce qui a tenu et ce qui n’a pas tenu : il faut capitaliser là-dessus. »